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Système : n,m: groupe, ensemble organisé, de choses reliées entre
elles ou d’éléments formant un ensemble complexe.
Sans : prep. : marque la privation, l’absence, l’exclusion.
Je pensais qu’un extrait de dictionnaire était commode et utile pour
expliquer un concept ésotérique. Je me trompais.
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[1] NdT: référence à Hamlet, acte II, scène
2 : "Bien que ce soit là de la folie, elle ne manque pas de
méthode" |
Il y a quelques années, j’ai été confronté pendant une convention à ce
que l’on appelle le jeu de rôles sans règles, quelque chose dont on m’a
dit être une mode dans les conventions non-américaines. Presque une
contradiction dans les termes, sachant que la folie requiert une méthode [1].
Cela pourrait également être une expression pratique pour "mécanismes
creux" bien que je sois sûr que les fabricants de Pokémon le Jeu de
Rôles s’accapareront ce marché. En fait, il y a une structure. Le
système de règles est simplement minimal. Supportez moi encore, j’ai quelque-chose à
dire.
Bon. Un jeu sans système c’est simplement comme un JdR normal de tous les
jours, excepté qu’à un certain moment le maître de jeu a pris la décision
de se débarrasser commodément des règles, en faveur d’un système d’appels
au bon sens et d’estimations. Revenons-en à ce jeu auquel j’ai joué alors.
J’y ai réfléchi deux secondes et j’ai posé mes 5 dollars.
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[2] La Mountain Dew est un soda très
populaire dans les pays anglo-saxons. |
"Epate-moi", ai-je dit, fronçant mes minces sourcils vers la stupide
scribouillarde/MJ de la convention. Je peux être particulièrement agressif
après une ou deux Mountain Dew [2]. Elle ne l’a pas mal pris, mais je
pense qu’elle a cru que j’essayais de la draguer. Je n’aurais pas dû
utiliser la voix de mâle macho.
Je me référerai à la susmentionnée stupide scribouillarde/MJ de la
convention en tant que SSMJC. L’absence de voyelle donne au mot une sonorité
celtique et mythique, ou comme si vous aviez la bouche pleine de gaspacho. Je me
demande si White Wolf serait prêt à acheter une partie de mon arrogance.
Elle avait obtenu une salle dans les étages supérieurs et flanqua par terre le
lourd sac d’accessoires de jeu qui sont souvent offerts aux MJ en guise de
rémunération.
"Faites de la place. Nous allons avoir besoin de beaucoup d’espace."
Nous déplaçâmes les tables de côté comme de stupides petits assistants
obéissants, ce qui sembla satisfaire SSMJC. Par " nous " je
veux dire un assortiment de toutes sortes de rôlistes. Faire des JdR n’est
pas vraiment comme accomplir un rituel satanique, car cela n’a pas un attrait
aussi grand. Voyez vous, le JdR séduit une foule très spécifique. Ne vous
croyez pas particulier à cause de çà, malgré ce que vous dit votre
thérapeute.
Le "Lestat" super gothique et sa vampiresse " Raven "
[NdT : Corneille] me lancèrent un regard plein de dédain, bien que j’imagine
que quelqu’un portant autant de piercings ne puisse avoir qu’un regard plein
de dédain. Ils firent même un bruit métallique à l’unisson.
L’effet dopant de la Mountain Dew s’était arrêté de lui-même et j’étais
un peu léthargique. J’étais le dernier de la file donc je n’eus pas le
choix de mon personnage. D’habitude je dois me battre avec le type tranquille
pour le meilleur des deux derniers personnages. D’habitude vous ne vous battez
pas avec un type tranquille, il accepte simplement sa défaite sans un mot. Le
type tranquille de ce groupe fit son choix le premier, afin de pouvoir retourner
à ses pensées profondes. SSMJC me tendit la feuille avec ce regard
caractéristique qui dit: " essaie de ne pas la manger,
imbécile ". Je peux faire une démonstration de ce regard un jour en
échange d’un peu plus de gaspacho.
J’étais un ancien de la CIA/FBI/NSA ou quelque chose comme ça ("Encore
? oh nooon…. "). Pour un personnage qui vous scie à ce point (Je
choisis mes mots avec soin, je ne veux pas utiliser des putains de gros mots),
il n’y avait pas le moindre chiffre en vue. Je fis pression pour avoir une
explication des règles, ce à quoi SSMJC haussa les épaules et dit
simplement :
"Si ça sonne bien, alors ça marche. Rien de plus simple."
Eh merde, cela me forçait à penser. Demander à John-le-super-ringard de faire
quelque chose de cool a quelque chose de vain. Je réprimais un gloussement de
joie. Le gloussement finit par réussir à sortir quand même. Saloperie de
gloussement.
Le type tranquille était un membre hautain de l’aristocratie britannique. N’est-ce
pas redondant ?
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[3] NdT: Il s’agit d’un type de
scénario cherchant à provoquer l’anxiété des joueurs. Elle met en
lumière la difficulté d’atteindre une catharsis. |
Lestat et Raven étaient un couple de ‘vampires’. Dans la partie, je veux
dire. Au moins ils éliminaient la prétendue méthode " tempête et
stress "[3].
SSMJC planta le décor et se mit à nous balancer des départs de scénarios qui
commencèrent à former une intrigue. Peut-être même qu’il n’y avait pas d’intrigue.
Peut-être étais-je juste en train de trouver des corrélations ténues (ça m’apprendra
à souffrir d’insomnie) ?
Nous avons couru en tous sens un moment, et pendant ce temps SSMJC jouait toutes
les autres personnes que nous rencontrions, tout en menant l’" histoire "
en avant. Assez bizarrement, nous ne rencontrions jamais plus d’une personne
à la fois. Je forçais les choses, et je finis par obtenir de SSMJC qu’elle
joue quatre personnages en même temps. Alors je fis commencer une dispute entre
eux. A ce moment j’étais quasiment sûr que j’aurais pu partir.
Alors que nous aurions normalement utilisé des dés, nous avons imaginé des
trucs qui paraissaient suffisamment cool, et elles marchaient souvent, selon l’humeur
de SSMJC. J’imagine que ce système n’apprend pas grand-chose sur la vraie
vie, puisque quand je fais quelque chose de sympa, personne ne regarde.
Quelque part vers la fin, nous étions délicieusement enfermés dans une
camionnette, à cause du fait que deux membres de notre groupe bigarré étaient
incapables de voyager à la lumière du soleil. Alors nous avons été arrêtés
par un flic en uniforme qui avait de quoi être soupçonneux envers un van
équipé de vitres noircies et d’un affût de mitrailleuse, s’enfuyant à
200 km/h d’un bâtiment en flammes. Raven s’était présentée en dénudant
ses crocs et en becquetant un bout de l’agent (ou au moins en essayant –
visiblement ce n’était pas assez cool pour SSMJC) tandis qu’il se penchait
par la vitre pour nous coller une prune. Pourquoi nous nous étions arrêtés,
je ne le sais toujours pas. Il appela du renfort, je sortis du van et je courus
vers les collines. Pas besoin de réfléchir ici, je me suis dit que je voulais
être hors de la camionnette pleine de gens irrationnels. N’ayant pas de
matériel concret pour l’évasion dans une petite salle de convention, j’étais
forcé de courir sur place.
" Tu es un ancien du FBI ! " me cria
désespérément Lestat, comme s’il avait un quelconque réel pouvoir
hypnotique (bien que je doive admettre que ses cliquetis étaient apaisants).
" Reviens et sauve-la! "
Je cite Larry Barnes, ancien de la FBI/CIA/NRA/ABC/NRA etc… :
" Non, non. "
Les autres se réunirent bientôt autour de ma lâche façon de penser. Je pense
qu’à ce moment là SSMJC fut un peu vexée, donc le grand méchant décida de
venir à nous. C’était un très ancien vampire, âgé de 10000 ans et tout.
Il eut un rire dément et posa pour la caméra un certain nombre de fois. Il
marcha à pas mesurés, fulmina devant nous et alors nous balança toute l’intrigue
" avant qu’il nous tue ". Apparemment, nous étions
des pions dans une conspiration internationale pour plonger le monde dans les
ténèbres (" Content de vous rencontrer M. Gates "). J’attendis
patiemment.
Le type tranquille choisit cet instant pour parler.
" Mmmm…n’as-tu pas dit qu’il faisait jour ? "
Il pouvait bien avoir été silencieux, mais son sens du timing était
impeccable. Je serais le type tranquille si ça voulait dire que quand je parle
je peux sortir des trucs de ce calibre.
SSMJC essaya de discuter un peu, mais je la harcelais. Le type tranquille la
harcelait. J’adhère à l’idée qu’un vampire vieux de 10 000 ans a peu de
chances de faire une ballade par une après-midi ensoleillée à Los Angeles.
Nous voulions vraiment nous tirer de là. Et c’est ce que je fis.
Mec, j’étais tellement énervé. J’aurais appris une bonne leçon ce jour
là. Ma première expérience de partie de JdR sans règles aura été quelque
chose que je raconterai un jour, style Age d’Or, à un thérapeute.
Les jeux sans règles ne sont pas une mauvaise chose. A la fin j’ai surmonté
mon dégoût pour eux. En fait j’en ai même maîtrisé un. Comme toute autre
forme de JdR, ils sont bons, selon la personne qui mène, et les gens avec qui
vous jouez. La seule différence est qu’ils ne s’appuient pas sur les
règles pour faire la partie. Le roleplaying (au sens d’interpréter le
rôle d’une autre personne) devient plus essentiel.
Mon conseil ? Essayez de prendre la partie au sérieux (j’étais bien dans mon
droit de ne pas prendre au sérieux un ancien super-espion travaillant avec des
vampires). Il n’y a pas vraiment une telle différence entre le JdR sans
règles et son homologue complexe. Je trouve aussi que cela demande un certain
degré d’expérience en " improvisation instantanée ". Le
manque de règles qui font autorité ne permet habituellement pas aux joueurs de
retomber sur le type de réponses standard qu’un joueur jouant avec des
règles spécifiques peut donner (" je frappe le monstre avec mon
épée "). Sans une idée des limites de leur personnages, ils sont
plus enclins à essayer des choses bien en dehors des systèmes de règles
typiques (" je fais un saut périlleux arrière par-dessus le monstre,
sors mes flingues et je le tire à la John Woo, ainsi que le gars qui se tient
sur le balcon, tout en fumant une cigarette ET en ayant l’air
cool ! "). Les appels au bon sens constituent vraiment une grande
partie de la résolution, bien que quelques personnes préfèrent
pierre-papier-ciseaux. Vous pourriez même bien être tentés d’appeler ça du
Jeu de Rôle Grandeur Nature à ce stade.
Ce n’est pas pour les grosbills, car toute la récompense vient du fait de
jouer un rôle, pas d’accumuler les trésors ou les cadavres. Je pourrais
même aller jusqu’à dire que j’aime le jeu sans règles. J’ai même
essayé les échecs en mode sans règles, mais les autres joueurs avaient
tendance à désapprouver mon super pion robot-géant qui détruit les tours
comme si c’était Tokyo. Je joue encore avec le type tranquille, mais il n’est
plus si calme. Je l’ai amélioré jusqu’à type mesuré.
Ne vous laissez pas bouffer par quoi que ce soit.
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